Campus

© Substanceless Blue - 2017

Cela faisait bien six ans que ce livre était rangé dans ma bibliothèque, entrouvert puis refermé à une époque où je préférais vivre l'histoire quotidienne plutôt que lire l'apprentissage dans les mots d'une autre.

Mais le temps a passé. L'université a fait place au monde et les études se sont éloignées. Jusqu'à cette période, que je m'étais longtemps imaginée comme le concept abstrait d'un futur adulte, le temps du souvenir et de la nostalgie des années campus.

Le besoin de revenir sur les pas laissés sur ces grandes étendues d'herbes et dans ces bâtiments poussiéreux aux rayonnages regorgeant de trésors a fourmillé sous ma peau. J'ai donc dressé une liste de "Campus novels" (au sens large) et réexaminé ma bibliothèque en conséquence. D'où la nouvelle présence de ce petit gros livre de poche dans ma PAL.

De quoi ça parle ?

Lorsqu'elle passe les grilles d'Ault, prestigieux pensionnat privé, Lee Fiora voit son rêve se réaliser. A quatorze ans, elle a choisi de quitter son Indiana natal pour intégrer ce vivier de l'élite américaine, niché dans les collines verdoyantes du Massachusetts. Mais, très vite, Lee comprend que ce petit monde lisse et attrayant n'est pas accessible à tous. Et surtout pas à une jeune boursière issue de l'Amérique profonde... Dès son arrivée, l'adolescente se heurte à l'univers fermé des vieilles familles de la côte est, à ces jeunes gens qui respectent des codes sibyllins pour le non-initié. A la fois intimidée et fascinée par ses camarades de classe, Lee devient vite une observatrice privilégiée de leurs rites et de leurs manies... 

Mon avis

Un roman de plus de 600 pages me laissait présager des descriptions lentes et précises, une imprégnation dans le quotidien et la psychologie d'un établissement d'élite et de ses étudiants, au plus près du déroulement de leurs journées. Mais ce long roman a la particularité de balayer une vaste période de vie (quatre ans) en un seul tome, et de peu s'attarder sur des détails périphériques. 

Le décor et les personnages sont au départ survolés, et les éléments s'enchaînent sans que l'on en comprenne forcément le sens. Pire, Lee, l'héroïne (qui parle à la première personne) semble dénuée de toute logique et de toute linéarité, passant d'une attitude à l'autre et d'une posture à l'autre sans fil conducteur, adolescente ovni au milieu de jeunes filles aux traits de caractères plus classiques. Mes débuts de lecture ont donc été fastidieux (d'où, probablement, mon arrêt en cours il y a quelques années). 

Puis, la structure s'est mise en place et j'ai compris le choix de l'auteur. La narration omet sciemment de nombreux détails et de nombreux arcs temporels, à la manière de souvenirs, dont on ne garde que des flashs essentiels. C'est de cela dont il s'agit ici. Les souvenirs d'une jeune femme, qui se rappelle son adolescence dans un internat prestigieux. 

La forme sert donc le fond différemment de ce à quoi je m'attendais au départ : c'est en ne décrivant pas chronologiquement et progressivement l'ensemble des éléments attendus que la compréhension du microcosme dans lequel évolue Lee puise tout son sens. 

Et malgré un départ hésitant, on finit inévitablement par s'attacher à cette gamine, à sa gaucherie, ses erreurs, son inadaptabilité et ses défauts (qui sont, et c'est rare dans ce type de roman, largement mis en avant tandis que ses qualités sont elles sous-jacentes et laissées à la libre interprétation du lecteur), tout en n'étant que très peu proche d'elle (il m'a été extrêmement difficile de me la représenter, tandis que les personnages secondaires, eux, prenaient davantage de substance). 

L'évolution de l'état d'esprit et du rapport au monde que l'on "subit" lors de la construction adolescente sont extrêmement bien dépeint, sans facilités ou clichés. L'héroïne passe progressivement d'une fillette naïve et réservée jetée dans un milieu dont elle ignore les codes à une jeune femme troublée, entière et impulsive, perdue entre deux mondes dont elle ne fait pas encore ou plus vraiment partie. 

L'intérêt du réalisme extrême m'a cependant questionnée, principalement en ce qui concerne le détachement total dont Lee fait preuve vis à vis du monde (et ce jusqu'à la quasi-fin du livre). C'est à la fois un vrai talent de l'auteur (de résister coûte que coûte à l'envie de lisser un peu ses personnages et de leur donner du corps quitte à aller à l'encontre de leur essence) et une frustration pour le lecteur (j'ai eu envie de secouer cette ado un nombre incalculable de fois et me suis demandée s'il était possible d'être à ce point spectateur de sa vie).

Le réalisme semble si important (jusqu'à en être presque contre-productif) que je me demande s'il ne s'agit pas davantage d'une autobiographie "déguisée" que d'une pure fiction. 

Mais créer une personne aussi imparfaite et paradoxale, tout en lui imputant des sentiments auxquels on peut s'identifier, n'est-ce pas là la preuve d'une histoire réussie ? 

Quoi qu'il en soit, la trame se tient de bout en bout, la plume est fluide (là encore, d'un réalisme tel que le style s'efface totalement derrière le récit pur) et le livre ne devient que meilleur au fil des pages et à mesure que Lee grandit et que les pressions scolaire et sociale s'accentuent. 

Conclusion

Je ressors conquise par ma lecture, bien qu'elle ait été complètement différente de ce à quoi je m'attendais. C'est un très bon roman d'apprentissage, couplé à une critique acide de l'élitisme américain, qui permet de voir plus loin que les jolies brochures de papier glacé. Une belle surprise qui m'incite à sortir davantage de mes horizons d'attente, mais aussi à m'intéresser aux autres écrits de Curtis Sittenfeld.

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Double chromosome X, 25 ans et quelques. Bretonne exilée sur les bords de la Garonne. Rat de bibliothèque. Journaliste à ses heures. Perdue. Née en hiver, sous la neige. Perfusée au thé à la vanille. Utopiste. Un peu trop cynique. Le cerveau en surchauffe permanente.