Mémoires d'une jeune fille rangée



Dans la liste "ces classiques que, honte à moi, je n'ai toujours pas lu", il y avait Mémoires d'une jeune fille rangée, de Simone de Beauvoir.

Ce livre appartenait à ma mère, c'est elle qui me l'a vivement conseillé. Son prénom y est inscrit au stylo plume sur la première page, ainsi que la date de son acquisition. 1981. Dix ans avant ma naissance. Elle avait alors presque mon âge et poursuivait ses études de lettres. S'est-elle trouvée aussi troublée par ce livre que je le suis aujourd'hui ?

Je crois que je me suis assez peu souvent identifiée aux auteurs de la littérature classique ou aux personnalités historiques. Il y a eu Anne Frank, lorsqu'à 11 ans j'ai lu et relu son journal, et que son histoire m'a marquée au point d'en rêver la nuit et de chercher la moindre information sur sa vie. 

A cette courte liste s'ajoute désormais Simone de Beauvoir.

Je viens d'achever cette lecture que j'avais entrepris en fin de collège et qui m'avait terriblement lassée à l'époque, faute de recul et de sensibilité nécessaire pour apprécier cette oeuvre à sa juste valeur.

Aujourd'hui je suis ébahie par ces phrases qui semblent parfois tout droit sorties de mes propres pensées.  La réponse aux questions que je n'avais pas su me poser. L'initiation comme jamais je n'ai pu la lire, l'écho aux doutes existentiels, atemporels, mis en exergue sur le ton le plus juste.

Près d'un siècle nous sépare. Les temps changent, la fragilité adolescente reste. 


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Extraits choisis :

"Je m'abîmai dans la lecture comme autrefois dans la prière. La littérature prit dans mon existence la place qu'y avait occupée la religion : elle l'envahit tout entière, et la transfigura. Les livres que j'aimais devinrent une Bible où je puisais des conseils et des secours ; j'en copiai de longs extraits ; j'appris par coeur de nouveaux cantiques et de nouvelles litanies, des psaumes, des proverbes, des prophéties et je sanctifiais toutes les circonstances de ma vie en me récitant ces textes sacrés. Mes émotions, mes larmes, mes espoirs n'en étaient pas moins sincères ; les mots et les cadences, les vers, les versets ne me servaient pas à feindre : mais ils sauvaient du silence toutes ces intimes aventures dont je ne pouvais parler à personne ; entre moi et les âmes soeurs qui existaient quelque part, hors d'atteinte, ils créaient une sorte de communion ; au lieu de vivre ma petite histoire particulière, je participais à une grande épopée spirituelle. Pendant des mois je me nourris de littérature : mais c'était alors la seule réalité à laquelle il me fût possible d'accéder."

"J'essayais de me blinder ; je m'exhortais à ne plus craindre le blâme, le ridicule, ni les malentendus : peu importait l'opinion qu'on avait de moi, ni qu'elle fût ou non fondée. Quand j'atteignais à cette indifférence, je pouvais rire sans en avoir envie et approuver tout ce qui se disait. mais alors je me sentais radicalement coupée d'autrui ; je regardais dans la glace celle que leurs yeux voyaient : ce n'était pas moi ; moi j'étais absente ; absente de partout ; où me retrouver ? Je m'égarais. "Vivre c'est mentir", me disais-je avec accablement ; en principe je n'avais rien contre le mensonge ; mais pratiquement c'était épuisant de se fabriquer sans cesse des masques. Quelques fois, je pensais que les forces allaient me manquer et que je me résignerais à redevenir comme les autres."

"En vérité, le mal dont je souffrais, c'était d'avoir été chassée du paradis de l'enfance et de n'avoir pas retrouvé une place parmi les hommes. Je m'étais installée dans l'absolu pour pouvoir regarder de haut ce monde qui me rejetait ; maintenant, si je voulais agir, faire une oeuvre, m'exprimer, il fallait y redescendre : mais mon mépris l'avait anéanti, je n'apercevais tout autour de moi que le vide. Le fait est que je n'avais encore mis la main sur rien. amour, action, oeuvre littéraire : je me bornais à secouer des concepts dans ma tête ; je contestais abstraitement d'abstraites possibilités et j'en concluais à la navrante insignifiance de la réalité. Je souhaitais tenir fermement quelque chose, et trompée par la violence de ce désir indéfini, je le confondais avec un désir d'infini." 



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Double chromosome X, 25 ans et quelques. Bretonne exilée sur les bords de la Garonne. Rat de bibliothèque. Journaliste à ses heures. Perdue. Née en hiver, sous la neige. Perfusée au thé à la vanille. Utopiste. Un peu trop cynique. Le cerveau en surchauffe permanente.